# LUC MICHEL’S GEOPOLITICAL DAILY/ SYRIE-LIBYE : LA GUERRE TURQUE DES DRONES ET SES LIMITES

LM.GEOPOL - Guerre des drones turcs (2020 03 10) FR 1

LUC MICHEL (ЛЮК МИШЕЛЬ) & EODE/
Luc MICHEL pour EODE/
Quotidien géopolitique – Geopolitical Daily/
2020 03 10/

« Alors que, pendant plus de dix ans, les États-Unis ont été les principaux utilisateurs au monde de drones de combat – la première attaque remonte à 2001 – plus d’une dizaine de pays possèdent à présent cette technologie. Depuis 2015, le Royaume-Uni, Israël, le Pakistan, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis (EAU), l’Égypte, le Nigeria et la Turquie recourent tous à des drones armés pour exécuter des cibles humaines. Les tentatives de restrictions d’exportation mises en place par Washington pour contrôler la diffusion de cette technologie n’ont pas suffi à ralentir la course mondiale à ce nouveau type d’armement »
- The Intercept (14 mai 2019).

« En Syrie, la Turquie mène une guerre de drones » commente ‘L’Opinion’ (ce 4 mars 2020). « Contre l’armée de Bachar al-Assad, les forces turques déploient un matériel sophistiqué de conception nationale. Mais une question demeure : jusqu’à quel point les Russes les laissent-ils opérer ? » La même guerre est menée en Libye autour de Tripoli. Elle explique en partie l’échec de l’offensive de Haftar contre la capitale libyenne depuis avril 2019.

Les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et russe Vladimir Poutine se sont rencontrés ce jeudi à Moscou au sujet de la Syrie, où les opérations militaires se poursuivent dans la poche d’Idlib, la trêve étant un échec. « Les deux dirigeants ont, jusqu’à présent, pris soin de ne pas aller trop loin en s’affrontant directement ».

« La guerre n’est jamais le royaume de la transparence et celle qui se déroule actuellement dans le nord-ouest de la Syrie n’échappe pas à la règle. D’un point de vue militaire, il n’est pas aisé de comprendre, avec certitude, ce qui se déroule sur le terrain entre les armées turque et syrienne, avec les Russes au second plan. Plusieurs observations peuvent néanmoins être avancées et quelques questions formulées », analyse encore ‘L’Opinion’ : « L’opération turque « Bouclier du printemps » vise à empêcher les forces de Bachar al-Assad de reconquérir la totalité de la poche d’Idlib, tenue par l’opposition armée. Pour Ankara, il s’agit d’éviter que les populations civiles menacées traversent la frontière pour se réfugier en Turquie. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont concernées et elles viendraient s’ajouter aux 3,7 millions déjà présentes dans le pays ».

COMMENT LES DRONES « MADE IN TURKEY » VOLENT AU SECOURS DE L’ARMEE TURQUE EN SYRIE ?

« Les images de cibles pulvérisées tournent en boucle sur les télévisions. Pour venger ses soldats tués en Syrie et inverser le rapport de forces, la Turquie se sert d’une nuée de drones armés, dont elle est l’un des principaux fabricants dans le monde. Ces appareils télépilotés ont infligé de lourdes pertes en hommes et matériel aux forces du régime syrien dans la province d’Idleb (nord-ouest), où Ankara a lancé de vastes représailles après la mort de 34 de ses soldats jeudi dans des frappes attribuées à Damas », commente l(AFP. L’armée syrienne a affirmé avoir abattu au moins trois de ces drones turcs, mais l’allié russe de Damas qui contrôle le ciel dans le nord-ouest de la Syrie ne semble pas être intervenu face aux appareils d’Ankara.

Le recours très médiatisé à ces drones permet à la Turquie non seulement de frapper en Syrie sans risquer la vie de ses pilotes, mais aussi de faire la promotion de ces appareils dont il ambitionne de devenir un exportateur de premier plan. « L’utilisation de drones par la Turquie lors de cette opération est sans précédent dans son histoire militaire moderne », explique à l’AFP l’analyste de défense Arda Mevlutoglu. L’expert turc affirme même que « Ce recours efficace aux drones semble avoir changé la dynamique de la guerre civile en Syrie et influé sur les tractations diplomatiques ». Ce qui révèle les illusions des turcs sur leur enlisement en Syrie !

La Turquie « est le leader d’un groupe de pays qui montent dans ce domaine technologique et essayent d’avoir un impact », estime Dan Gettinger, co-directeur du Center for the Study of the Drone au Bard College à New York. Ankara a par le passé affirmé « avoir éliminé des centaines de combattants de la rébellion kurde dans des frappes de drones », mais le théâtre d’opération syrien lui permet de montrer son savoir-faire dans ce domaine. Pour Ozgur Eksi, rédacteur en chef du magazine spécialisé C4Defence, le recours massif aux drones ces derniers jours a rendu les frappes turques « plus efficaces ». Outre les frappes qu’ils mènent, ces drones servent aussi à marquer des cibles qui sont ensuite visées par l’artillerie ou des avions de combat. « Cela permet à la Turquie de mener des frappes à distance, contournant ainsi l’espace aérien syrien », affirme M. Mevlutoglu, l’analyste de défense.

L’engouement de la Turquie pour les drones n’est pas nouveau. Selon M. Gettinger, Ankara s’est lancé dans le développement de ces appareils dans les années 1990 pour ne pas dépendre d’autres pays pour s’en procurer, notamment les Etats-Unis et Israël, avec lesquels les relations sont souvent tendues. Ceci rappelant qu’Ankara appartient au Bloc américano-occidental. Erdogan répète à l’envi que la Turquie ambitionne de se placer parmi les dix premiers exportateurs d’armes au monde d’ici 2023, année du centenaire de la République turque.

A ce jour, la Turquie a exporté des drones vers le Qatar et l’Ukraine, selon M. Gettinger, et elle en a déployé aussi en Libye en soutien au gouvernement de Tripoli face à l’homme fort de l’Est libyen Khalifa Haftar. La Turquie travaille aussi avec des pays comme l’Indonésie et le Pakistan pour les aider à produire localement des drones avec des moyens technologiques turcs. « La Turquie essaye inlassablement de promouvoir ses drones à l’étranger, car cette industrie est une grande source de fierté pour elle », souligne M. Gettinger.

COMMENT LES DRONES TUEURS SONT DEVENUS L’ARME FAVORITE DE LA TURQUIE ?

Le recours aux drones de combat n’est plus seulement l’apanage des Etats-Unis, en Afghanistan ou au Niger. La Turquie, qui a développé sa propre technologie, est devenue l’un des plus gros utilisateurs de ces armes, « y compris sur son propre territoire et contre ses propres citoyens », précise ‘The Intercept’. « Elle symbolise l’entrée dans l’ère de la prolifération ».

« La Turquie est entrée dans le second âge des drones, une époque où le recours à des aéronefs télécommandés pour tuer se répand bien au-delà des États-Unis, premier pays à avoir lancé des missiles depuis ces engins après les attentats du 11 septembre. La Turquie figure désormais avec les États-Unis et le Royaume-Uni parmi les principaux utilisateurs de drones assassins au monde », selon les données rassemblées par ‘The Intercept’. « Le pouvoir turc déploie ces armes contre les combattants de Daech en Syrie et le long de la frontière avec l’Irak et l’Iran, une région où l’utilisation constante des drones a permis à Ankara de reprendre l’avantage sur les rebelles kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui lui tiennent tête depuis des décennies ».

« Cela fait longtemps que la prolifération des drones armés est devenue hors de contrôle », confirme Chris Woods, journaliste spécialiste de la question depuis plus dix ans et rédacteur en chef du site Airwars, un observatoire des zones de conflit. « Il y a tellement d’États et d’acteurs non étatiques qui ont accès à cette technologie et qui l’utilisent à l’intérieur et à l’extérieur de leurs frontières. Nous sommes clairement entrés dans le second âge des drones, celui de la prolifération ».

« Les exportations de drones américains de type Predator ou Reaper étant soumises à l’approbation du Congrès et du Pentagone, leur acquisition reste un processus long et compliqué. Certains acheteurs préfèrent se tourner vers la Chine et son CH-4, un drone aux caractéristiques similaires à celles du Predator (mais moins sophistiqué que le Reaper). Pourtant, même si les principaux fabricants comme la Chine ou les États-Unis décidaient de restreindre leurs ventes, le génie est sorti de sa lampe : la technologie est désormais reproductible ». C’est précisément la voie empruntée par la Turquie. « Cette dernière se distingue en étant non seulement le plus avancé des nouveaux fabricants de drones mais aussi le seul pays à en faire régulièrement usage sur son propre territoire, contre ses propres citoyens » !

LE PÈRE DU PROGRAMME TURC DE DÉVELOPPEMENT DE DRONES S’APPELLE SELÇUK BAYRAKTAR : IL EST AUSSI LE GENDRE D’ERDOGAN …

« L’homme qui peut être considéré comme le père du programme turc de développement de drones s’appelle Selçuk Bayraktar. En 2005, ce jeune étudiant alors âgé de 26 ans parvint à convaincre un groupe de hauts responsables turcs d’assister à une démonstration de vol d’un drone de sa fabrication », commente encore ‘The Intercept’. « Diplômé en ingénierie électrique dans la meilleure université de Turquie, Bayraktar avait obtenu un master à l’université de Pennsylvanie et faisait alors son doctorat au MIT [Massachusetts Institute of Technology]. Il savait qu’il travaillait sur une des technologies militaires les plus prometteuses du moment. Il n’était pas certain de ce qu’il allait faire après ses études, et il était temps pour lui de rentrer en Turquie. Les bras croisés, les représentants regardèrent l’engin s’élever dans les airs, puis redescendre doucement pour atterrir dans les mains de l’étudiant. “Boeing, Lockheed, ce sont de grosses entreprises, n’est-ce pas ? déclara le jeune homme. Nous travaillons sur les mêmes systèmes qu’eux. Si la Turquie soutient ce projet de drone, en cinq ans, elle pourra devenir un leader mondial, sans problème.” Un discours audacieux qui ne persuada toutefois pas immédiatement les représentants turcs. Bayraktar était alors un parfait inconnu dans les cercles du pouvoir à Ankara (…) Sa famille possédait une entreprise baptisée Baykar Makina, créée en 1984 par son père, lui-même ingénieur, afin de fabriquer des pièces détachées pour l’automobile à l’époque où le gouvernement turc cherchait à développer une filière nationale. Au tournant des années 2000, l’entreprise commence à s’intéresser aux drones. En 2007, Bayraktar quitte le MIT et retourne en Turquie pour se consacrer entièrement à ses drones. »

COMMENT LES DRONES TUEURS DE LA TURQUIE SONT DEVENUS UNE ARME DÉCISIVE, MAIS AUSSI UN BUSINESS ?
Dans son offensive contre la Syrie, la Turquie utilise donc des drones armés qu’elle fabrique et commence même à exporter. Pour s’affranchir des Américains, pourtant ses alliés au sein de l’Otan, la Turquie s’est lancée depuis une dizaine d’années dans la fabrication de drones armés. Ankara les utilise massivement en ce moment en Syrie en représailles des frappes aériennes du gouvernement de Bachar al-Assad qui ont tué 34 soldats turcs le 27 février dernier. L’armée du président Recep Tayyip Erdogan possède une centaine de Bayraktar TB2, des drones capables de voler à plus de 7 000 mètres d’altitude pendant 24 heures, avec une charge de plus de 50 kilos. Ils n’effectuent pas moins de 6 000 heures de vol par mois.

« Une affaire de famille, puisqu’ils sont fabriqués par le gendre du dirigeant turc, Selçuk Bayraktar. À la tête de la compagnie Baykar, il est désormais le fournisseur privilégié de l’État turc », explique le site d’informations américain The Intercept.

« Ces drones armés ont d’ailleurs permis à Ankara depuis quatre ans d’éliminer des membres du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, considérés comme des terroristes. Principales cibles des Turcs dans le sud-est du pays, en Irak et en Syrie, les combattants du PKK sont régulièrement frappés par les drones d’Ankara », relate The Intercept : « Selon des sources officielles, entre janvier et avril 2018, les TB2 équipés de bombes téléguidées de fabrication turque ont causé la mort de 449 personnes dans le nord-ouest de la Syrie. En Turquie, dans le Sud-Est, à majorité kurde, au moins 400 personnes auraient été tuées dans des attaques de drones depuis 2016 ».

Même si le TB2 connaît des limites technologiques (il ne parcourt que 150 kilomètres), pour le président turc ce marché des drones armés doit se développer. Ankara, qui a déjà vendu une quarantaine de TB2 au Qatar, à l’Ukraine et au gouvernement lybien d’union nationale, entend désormais se placer parmi les dix premiers exportateurs d’armes au monde d’ici 2023, l’année du centenaire de la République turque.

FAIRE PLIER DAMAS ET MOSCOU ?

Aujourd’hui, les drônes turcs servent à bombarder la province d’Idleb dans le nord-ouest de la Syrie et les TB2 ont déjà infligé de sérieuses pertes humaines et matérielles. Trois avions syriens abattus, une centaine de chars détruits, les TB2 pilotés à distance permettent à la Turquie de frapper en contournant l’espace aérien syrien, sans craindre de perdre des soldats. Même si Ankara subit des pertes, son drone armé peut se fabriquer en un mois pour un coût de 5 millions de dollars pièce.

L’INDUSTRIE TURQUE DES DRONES PROCHE DU CLAN ERDOGAN

La Turquie engage de nombreux drones sur plusieurs théâtres d’opérations, à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. En Syrie, Irak et Libye, les différents UAV turcs sont utilisés de manière intensive pour de la récolte d’information ou pour des frappes de précision, informe le site spécialkisé ‘Mena Défense’. « En théorie, les différents producteurs de drones à ailes fixes turcs ont livré à la Türk Hava Kuvvetleri, une centaine de drones ces dernières années et ils sont tous opérationnels. Il s’agit de 75 drones Bayraktar TB2, 10 drones TAI Ankra-S, 10 drones TAI Anka de surveillance, 7 TAI Gozcu-1 de surveillance et 10 IAI Héron israéliens pour la surveillance acquis en 2006. Les forces aériennes turques alignent aussi une centaine de drones suicides israéliens Harpy et environs 75 petits drones tactiques de surveillance Bayraktar. Elles disposent aussi de drones I-Gnat américains de surveillance achetés en 1996 ».

Le marché des drones en Turquie est largement partagé entre deux entreprises: le groupe privé Kale-Baykar qui produit le Bayraktar et qui développe pour le compte de l’armée un nouveau drone Akinci qui fait partie des drones HALE à très longue endurance. Et le groupe publique TAI pour Turkish Aerospace Industries, qui fabrique l’Anka depuis une dizaine d’années, un projet hérité de la coopération avec Israël et qui s’est poursuivi après la rupture. Les deux entreprises exportent des drones, TAI, a signé un contrat pour un nombre de drones armées Anka-S avec la Tunisie et Baykar a exporté vers le Qatar et l’Ukraine des Bayraktar TB2.

« Bayraktar, est une success story », dit ‘Mena Défense’. Qui enrichit le clan Erdogan, dont la fille est mariée au « père des drônes turcs ». Il est intéressant de se pencher sur le cas de la firme Baykar (avant qu’elle ne soit en partie rachetée par le grand groupe Kale), « qui est un véritable cas d’école pour la transformation des projets amateurs de drones en industrie militaire et aéronautique, cas d’école qui pourrait inspirer les pays de la région voulant se doter d’une industrie militaire ».

« En quelques années, l’ingénieur Selçuk Bayrakta s’est imposé comme l’un des hommes les plus influents du pays grâce à ses drones militaires, utilisés par l’armée turque », conclut ‘L’Express’ au terme d’une grande enquête sur ce dossier. « Les inventions et les succès industriels s’enchaînent pour ce brillant ingénieur turc de 41 ans, passé par le prestigieux Massachusetts Institute of Technology, à Boston (…) À tel point que, en moins d’une décennie, il est devenu l’un des hommes les plus influents de Turquie. Son mariage, en 2016, avec Sümeyye Erdogan, la fille cadette et conseillère spéciale du président turc Recep Tayyip Erdogan, n’est pas étranger à cette ascension fulgurante. Mais c’est surtout le développement de son programme de drones militaires, au sein de l’entreprise familiale Baykar, un ancien équipementier automobile, qui lui a ouvert les portes du pouvoir. »

(Sources : AFP- L’Opinion – The Intercept – Courrier International – L’Express – EODE Think Tank)

Photos :
Un drone turc Bayraktar TB2.
L’ingénieur Selçuk Bayraktar (droite) avec sa femme Sümeyye Erdogan (gauche), fille cadette et conseillère spéciale du président Recep Tayyip Erdogan, au Teknofest d’Istanbul le 20 septembre 2018 (AFP).
Le président turc Recep Tayyip Erdogan appose un autographe sur un drone stationné sur la base militaire de Batman, en Turquie, le 3 février 2018.

LUC MICHEL (ЛЮК МИШЕЛЬ) & EODE

* Avec le Géopoliticien de l’Axe Eurasie-Afrique :
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